L'AUDITION COLOREE (2)

Yvonne DUPLESSIS


1 - L'audition colorée

2 - Un "peintre des sons" : Charles Blanc-Gatti

3 - Un plagiat cinématographique

 

1 - L'audition colorée

     Rappelons que l'audition colorée se produit lorsque l'audition objective d'un son induit la "vision" d'une couleur se présentant d'une façon subite et sans lien apparent avec la sensation objective du son entendu. Ces couleurs varient non seulement avec les sons mais aussi avec les sujets. Pour les uns l' A sera rouge, tandis que pour d'autres il sera blanc.

     Les odeurs, les saveurs, les contacts et les sensations internes peuvent aussi retentir dans le sens visuel sous forme de couleurs. Le terme de synesthésie désigne d'une façon générale ces liaisons de sensations, objectives et subjectives.

     A cause de leur subjectivité ces phénomènes ont rencontré des incrédules parmi ceux qui ne les éprouvent pas. "Imbus de l'idée que tout le monde doit être fait à notre image" il nous est difficile, comme l'a remarqué Flournoy, "malgré la culture et la largeur d'esprit dont nous nous vantons, à ne pas traiter d'emblée, d'erreur ou de folie tout phénomène psychologique dont nous n'avons pas l'expérience personnelle". Cependant leurs caractères généraux les confirment. On a d'ailleurs constaté et étudié de nombreux cas d'audition colorée dans des pays différents et à diverses époques. Par ordre de fréquence décroissante ils ont été observés en Allemagne, Suisse, Autriche, Italie et France. La synesthésie visuelle à donc une certaine généralité dans l'espace et dans le temps.

     La plupart des auteurs ont constaté que les synesthésies visuelles se rencontrent le plus souvent chez des personnes instruites, des médecins, des avocats, des artistes, des gens de lettres. Selon le psychologue Binet, "la faculté de colorer des sons est plus fréquente chez les intelligences affinées par la culture que parmi les natures robustes et épaisses".

     Pour ce psychologue l'audition colorée ne surgirait que chez des sujets de type visuel. En outre les audito-coloristes qu'il a observés ont "tous remarqué que les couleurs et les formes sont des choses dont ils se souviennent le plus facilement". Ainsi l'un d'eux pour se souvenir d'une conversation "revoyait" les gestes, les attitudes des personnages et alors se remémorait ce qui avait été dit. De plus si beaucoup d'entre eux sont peintres, ceux qui exercent d'autres professions aiment presque tous "la nature et se passionnent pour les belles teintes." Ils utilisent un grand nombre d'expressions imagées pour décrire leurs impressions. Non contents de nommer sèchement la couleur d'un son, l'un parlera d'un "blanc laiteux avec idée d'un liquide épais, comme de la crème, l'autre d'une teinte de blanc, de lait mélangé d'un peu de jaune".

      Des peintres ont essayé d'utiliser l'audition colorée. Certains d'entre eux, à court d'inspiration ont cherché à se créer un état d'esprit favorisant la production artistique au moyen de la musique.

     Ainsi il y a des écoles de musique des couleurs dans lesquelles les assistants doivent représenter les couleurs ou les formes colorées que leur inspire un morceau qu'on exécute au piano.

     Il y eut même un premier congrès : Son-Couleur qui se déroula à Hambourg en 1927, présidé par le docteur Anschutz, pour étudier les phénomènes de concordance entre les sons et les couleurs.

     En 1913 un professeur anglais A.W. Remington construisit un orgue produisant des couleurs au lieu de sons et sur lequel il exécutait des symphonies colorées. C'est pour favoriser la notion des couleurs et développer la sensibilité de l'œil qui, écrit-il, "a subi une régression profonde dans les temps modernes" qu'il construisit cet appareil. Les spectateurs de ces "concerts visuels" ont déclaré avoir l'impression d'une œuvre musicale exécutée à l'orgue.

     Or, lorsque je fis la connaissance de Monsieur Déribéré vers 1970, j'appris qu'il s'intéressait beaucoup aux artistes "musicalistes". C'est lui qui avait organisé, de nombreuses années auparavant, une présentation des effets de l'orgue à couleurs au Centre d'Eclairagisme dont il était le directeur.

     Ajoutons que lors d'un congrès à New York, en 1971, j'étais allée visiter le Musée d'Art Moderne et ma surprise fut grande d'y découvrir une salle réservée à l'orgue de Remington où étaient projetées sur un écran des symphonies de couleurs.

     De telles réalisations peuvent susciter pour ceux qui ne sont pas audito-coloristes des rapprochements entre les diverses sensations et éduquer leurs sens de façon à acquérir des jouissances nouvelles.

     Mais il n'en est pas de même pour les véritables audito-coloristes. Il leurs suffit de laisser apparaître, dans leur champ visuel intérieur, les couleurs induites par des thèmes musicaux et qui diffèrent pour chacun d'entre eux.

2 - Un "peintre des sons" : Charles Blanc-Gatti

     Tous les tableaux de ce "peintre des sons" sont inspirés par la musique car il était un véritable audito-coloriste. Il fit, de nombreuses expositions vers le milieu du 20"' siècle. Après la deuxième guerre mondiale, Je l'ai rencontré lors de l'une d'elles, et il m'a remis ses observations.

     Comme le musicien construit une mélodie et joue avec des notes, des sons des accords pour créer une harmonie pour le plaisir de l'oreille, Charles Blanc-Gatti cherche transposer plastiquement cette mélodie par le truchement de la synopsie; en la jouant avec une harmonie de couleurs pour le plaisir de l'œil. Ainsi le "peintre des sons" représente des formes elliptiques : grises, argent et roses le Cygne de Saint-Saëns, la Première Arabesque de Debussy par des tons verts, orangés violets.

     Charles Blanc Gatti n'a des synesthésis visuelles que pour la musique, et non pour les lettres de l'alphabet, ni pour les autres sensations.

     Cependant elles lui font "voir" des formes géométriques colorées, nettement déterminées, généralement des sphères. Pour regarder ce déroulement de formes colorées ordonnées, à l'audition d'une œuvre musicale, il doit fermer les yeux. Ces images internes n'apparaissant pas lorsqu'il a les yeux ouverts. Le souvenir de tel ou tel motif musical les fait réapparaître, les yeux étant fermés.

     Charles Blanc-Gatti colore surtout la musique instrumentale, car le chant ne lui procure que des formes colorées, voilées, pastellisées, qu'il a l'impression de "voir" travers un voile de mousseline ou comme d un brouillard. Il préfère d'ailleurs l'orchestre et n'aime pas l'opéra, ses visions intérieures étant de beaucoup plus belles que celles de la scène. La jouissance esthétique qu'il retire de la contemplation de ces formes l'incite à les représenter sur des toiles ou des films cinématographiques pour essayer d'en faire profiter les autres.

     C'est vers l'âge de trois ou quatre que Charles Blanc-Gatti s'est aperçu que sa faculté de coloration des sons le distinguait des autres enfants lorsqu'il s'exclama que le son des cloches lui faisait "voir" des ronds jaunes.

     Très musicien il joue du violon et curieusement, sa mémoire auditive est plus développée que sa mémoire visuelle. Il se souvient des formes plastiques par les sons correspondants.

     Dans la plupart des observations sur l'audition colorée les sons musicaux induisent la même couleur mais plus ou moins foncée ou claire selon quels sont graves ou aigus. Charles Blanc-Gatti, en revanche, attribue des couleurs différentes à la même note de la gamme, suivant qu'elle est jouée à telle ou telle octave. Aux sept octaves du piano correspond exactement la gamme chromatique du spectre visuel. Aussi le do sera successivement rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet suivant l'octave auquel il sera joué, le rouge passera donc à l'orangé, quand du do le plus grave on passera au do de l'octave suivant. Les sons graves sont donc dans les tons chauds, les sons aigus dans les tons froids.

     Ce qui diffère aussi avec d'autres observations c'est que le timbre des divers instruments change la couleur de la note. Voici les couleurs de quelques uns d'entre eux :

Hautbois = vert Véronèse
Harpe = or vert
Violon = bleu mitigé de vert
Flûte = bleu
Basson = tons rompus orangés bruns
Trompette = jaune
Cor = orange
Violoncelle orange
Contrebasse = rouge un peu rompu
Trombone = rouge

     Aux notes du piano correspondent toutes la les couleurs puisque la même note se répète à plusieurs octaves qui en change la teinte. L'intensité du son fait varier aussi celle de la couleur.

     Pour Charles Blanc Gatti une œuvre musicale se traduit par une couleur générale. En outre la même tonalité caractérise l'ensemble des compositions d'un même musicien. Celles de Wagner sont rouges.

     Les bruits se traduisent par des tons rompus, car ils ne sont pas harmoniques. Celui du tonnerre sera brun ou de ton rouge comme celui d'une cloche fêlée. Un bruit strident sera violet ou en tons froids.

     Inversement les couleurs de la nature c'est à dire d'un paysage lui inspirent de la musique. Celles du crépuscule sont plus riches en coloris que celles provenant d'une journée pluvieuse. Un paysage désolé se traduit par un phrase lancinante. Charles Blanc-Gatti compose aussi des partitions musicales correspondant aux couleurs dominantes de certains paysages.

      Charles Blanc Gatti, qui est de nationalité Suisse, n'a rencontré aucun phénomène semblable chez les membres de sa famille.

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      Les recherches sur l'audition colorée se poursuivent actuellement sur le plan psychologique. Leurs rapports avec la mémoire ont été testés aux Etats-Unis par des psychologues de l'université Vanderbild, à Nashville.(1) Le sujet en a été un homme qui "voyait le chiffre 2 en orange et le chiffre 5 vert". Il lui fut proposé de "retrouver un chiffre 2 au milieu de chiffres 5 répartis au hasard sur une grille". Par rapport aux autres sujets, qui n'avaient pas l'audition colorée, il le retrouva beaucoup plus rapidement comme s'il "voyait" ce chiffre d'une couleur différente, comme ci "ce chiffre lui sautait aux yeux".

     Concluons cependant, qu'il est préférable de ne pas confondre les recherches psychologiques sur les correspondances sensorielles avec les effets esthétiques qu'ils inspirent.

(1) Science et Vie - Mai 2002 - p. 12
Neurophysiologie
" Les chiffres sont aussi des couleurs "

3 - Un plagiat cinématographique

     Charles Blanc-Gatti, le peintre des sons, a considéré que l'audition colorée pouvait être une source d'inspiration pour les peintres (1). Ainsi les instruments de musique peuvent faire "voir" des couleurs et des œuvres musicales peuvent être transposées en jeux de formes chromatiques. Il dénomma "chromophonie" ces synthèses sons et couleurs. Ainsi exposa-t-il des tableaux intitulés : "Le Cygne" d'après la musique de Saint Saëns, "Shéhérazade" d'après celle de Rimsky-Korsakov.

     En 1931, lors d'une de ses expositions, il rencontra les peintres qui devaient devenir avec lui les fondateurs du groupe : "Les Artistes Musicalistes" : Valensi (2) , Bourgogne, Stracquadani".

     En 1932 avec des artistes de différentes nationalités "dont les œuvres se réclamaient de la traduction d'une impression sonore dans le plan visuel, ils organisèrent le premier Salon musicaliste". On pouvait y voir : "L'Ave Maria" de Shubert, "La nuit sur le Mont Chauve " de Tchaikovsky...

3.1 - Un film "chromophonique"

     Mais un autre élément peut encore rendre plus parfait ce synchronisme de la musique avec des formes géométriques et des couleurs: c'est le mouvement.

     Or quand furent présentés à Paris les premiers films en couleurs de Walt Disney empruntant la technique des dessins animés et le procédé polychrome technicolor, Charles Blanc-Gatti estima "avoir la possibilité de transposer des œuvres musicales avec un outil bien approprié".

     En 1939 Charles Blanc-Gatti réalisa un film d'une durée de neuf minutes qui impliqua un énorme travail étant donné toutes les difficultés techniques qu'il eut à surmonter avec peu de moyens. Des milliers d'images en couleurs de notes de musique dansant sur les lignes d'une portée selon les rythmes d'une musique de cirque furent enregistrées sur un film séparé de celui des sons. Ce film "chromophonique" fut projeté en 1939 avant la deuxième guerre mondiale dans un cinéma de Genève et dans de nombreux autres de Suisse. Il fut très apprécié des mélomanes et du grand public.

3.2 - Le plagiat

     Charles Blanc-Gatti était à Paris en 1935 lorsque Walt Disney y vint. Il lui offrit sa collaboration qui apportait une formule nouvelle, avec la transposition d'œuvres musicales au cinéma.

     Walt Disney lui répondit par une lettre, datée du 27 juin 1935 que "son principe était de n'utiliser pour sa production que ses idées personnelles ou celles de ses collaborateurs immédiats".

     Blanc-Gatti apprit par un numéro du 28 avril 1939 de "la Cinématographie française" que Walt Disney s'intéressait à un genre nouveau d'interprétation de la musique par les dessins animés. Il lui écrivit alors une lettre à Hollywood, datée du 13 septembre 1939, pour lui faire part de son étonnement.

     Puis en 1946 le film "Fantasia" de Walt Disney fut projeté sur les écrans à Paris. Il présentait les chefs d'œuvre de la musique européenne.

     Les réactions de la presse parisienne furent virulentes. Dans un article paru dans "Arts Beaux-Arts" du 15 novembre 1946 Deny Chevalier écrivit:

        ....ce ne sont pas "les sources d'inspiration poétique que nous reprochons à Walt Disney mais ses sources d'inspiration plastique. En effet la plupart des idées, des tonnes, des personnages de "Fantasia" ont été puisées dans le catalogue d'une exposition de peintres musicalistes édité à Paris en 1932. Ce plagiat a fait l'objet d'une intervention et d'une communication du peintre H. Valensi, inventeur de la Cinépeinture au Congrès des Amis de l'Art, qui se tint à Paris il y a quelques temps. Le mot plagiat que nous avons employé n'est pas trop fort car, pour la "Pastorale" de Beethoven, Walt Disney a reproduit exactement une peinture de J.J. Belmont intitulée "L'Expression du Boléro de Ravel... ".

     Dans un autre article du 29 novembre 1946, ce même journaliste rappelle que Charles Blanc-Gatti a réalisé un "film musical dit "chromophonique" en 1939... La production de ce film est donc antérieure à "Fantasia".

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     Un comble ! Charles Blanc-Gatti a dû prendre l'habitude d'entendre les visiteurs de son atelier, voyant pour la première fois aux cimaises ses "transpositions musicales, émettre cette réflexion :

- Oui, oui, je vois ce que c'est : "Vous vous êtes inspiré de Fantasia..."

     Il conclut, cependant, son livre en écrivant :

- D'avance ils sont tous pardonnés, puisqu'ils ne savent pas

     C'est cette méconnaissance que nous avons voulu souligner pour faire un "point d'histoire de l'art cinématographique" et son intervention dans l'art chromophonique" comme l'avait souhaité Charles Blanc-Gatti dans un Adidda à son livre "Sons et Couleurs" (3).

 

(1) Ajoutons que Messiaen, le compositeur, qui était audito-coloriste, utilisait cette capacité en indiquant sur ses partitions des couleurs pour influencer, par elles, le chef d'orchestre.

(2) Rappelons que Maurice Déribéré connaissait le peintre musicaliste : Valensi.

(3) Blanc-Gatti Sons et Couleurs Editions Victor Attinger. Deuxième édition Paris et Neufchâtel, p. 160 à 178.

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