MALCOM DE CHAZAL et la sensibilité dermo-optique

Yvonne Duplessis


CONTRELITTERATURE n° 5 Printemps 2001


 

DEPUIS PLUS DE TRENTE ANS, YVONNE DUPLESSIS POURSUIT DES RECHERCHES EXPÉRIMENTALES SUR LA SENSIBILITÉ DERMO-OPTIQUE. DÉCOUVERTE PAR JULES ROMAINS(1), LA DERMO-OPTIQUE CONSISTE A ETUDIER LES IMPRESSIONS REÇUES DE L’ENVIRONNEMENT EN DEHORS DE LA VUE, PAR LA PEAU. SON TRAVAIL A AMENÉ YVONNE DUPLESSIS À S'INTÉRESSER À L'EXPÉRIENCE POÉTIQUE, VALÉRY NE DISAIT-IL PAS : " LE PLUS PROFOND C'EST LA PEAU " ? ELLE S'EST PARTICULIÈREMENT INTÉRESSÉE AUX EXPÉRIENCES DE VISION EXTRA-RÉTINIENNE MENÉES PAR RENÉ MAUBLANC SUR RENÉ DAUMAL ET LE GROUPE DES " PHRÈRES SIMPLISTES " QUI ALLAIT DEVENIR LE GRAND JEU(2). ELLE ANALYSE ICI L'INFLUENCE DE LA SENSIBILITÉ DERMO-OPTIQUE DANS L’OEUVRE DE MALCOLM DE CHAZAL.

De l'île Maurice où il résidait, Malcolm de Chazal envoya en 1947 un exemplaire du tome II de Sens plastique à André Breton qu'il enthousiasma : " J'ai reçu ce livre comme une brise du grand large. Il y a là une suite d'analogies grisantes ", confia-t-il à Sarane Alexandrian.
... Cet ouvrage, selon Sarane Alexandrian, se présentait, en effet, " comme une longue série d'aphorismes indiquant la manière de pratiquer l'alchimie des sens, c'est-à-dire l'art de se servir de son corps pour toucher les sons, voir les odeurs, entendre les couleurs, goûter les formes, respirer les saveurs en des correspondances incessantes et interchangeables. "
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Les peintres, les poètes, en quête du surréel, sont des précurseurs en des domaines qui commencent seulement à être explorés sur un plan scientifique et rationnel. N'en est-il pas ainsi de certaines expériences de Malcolm de Chazal ? D'une part il fait appel aux relations des différentes sensations entre elles pour étendre la connaissance de la réalité. D'autre part il a envisagé non seulement les rapports des couleurs avec le temps mais aussi sur le comportement.
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C'est en 1945 que Malcolm de Chazal indique, à la fin de la préface de son livre Pensées et sens plastique, qu'il faut joindre ces deux derniers mots par un tiret car l'expression Sens-plastique exprimera alors " la manière neuve de voir la vie qu'il expérimente ". Cette expression suggérera à la fois" les deux branches d'une pince dont l'une des branches est les cinq sens et l'autre le sixième sens ", l'étude " des sens eux-mêmes en les contemplant deux à deux " et le sentiment que " tout se touche ici-bas ", tandis que " plastique éveillera dans l'esprit du lecteur l'idée de l'art sous toutes ses formes ". Quand au " sixième sens ", celui-ci " n'est pas autre chose que le subconscient suractivé, autrement dit cette faculté qui nous permet de nous servir de nos cinq sens en bloc, comme d'un faisceau lumineux, pour forer les ténèbres de l'inconnu ".
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La conception classique de la spécificité des sens, chacun n'ayant qu'une fonction, est ainsi dépassée puisque des informations du toucher, de la vue, de l'ouïe, du goût, de l'odorat peuvent s'appliquer à d'autres sens. Ces exemples de synesthésies expriment l'unité sous-jacente aux différentes sensations. Comme l'avait démontré par des expériences de laboratoire le physiologiste français Charles Féré, les excitations des organes des sens ne déterminent pas seulement des effets subjectifs mais suscitent des réactions physiologiques. Elles modifient la circulation, la motricité musculaire, l'énergie et les fonctions organiques en général. Les travaux de ce physiologiste ont été le point de départ de nos recherches sur les synesthésies et ensuite sur l'enregistrement dynamométrique des effets musculaires de surfaces colorées non visibles.
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En ce qui concerne les couleurs, Malcolm de Chazal leur attache une telle importance qu'il donna aussi à Sens-plastique II le titre de Livre des couleurs car le bleu, le jaune, le rouge, le blanc, le vert... et toutes sortes de nuances sont citées plus de mille fois. Dans cette vaste entreprise d'associations, il est naturel que les parois s'effondrent, celle des sens en particulier: " Sans les couleurs, nous serions partiellement sourds, écrit Malcolm de Chazal, sans les sons, la perspective serait moins creuse... si le goût ne se mêlait au bruit, l'odeur à la vue, et le toucher à tous les sens à la fois, toute sensation serait par à-coups, en touches brutales comme les coups espacés d'un marteau et le cerveau, sans ces coups répétés, bien vite sauterait ". Sa recherche - vécue - des communications entre les différents sens, mais également de l'homme avec le cosmos, lui fit découvrir les rapports des couleurs avec le temps car " la couleur est le balancier de l'horlogerie-lumière ".
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Sarane Alexandrian, auquel André Breton avait communiqué cet ouvrage, eut une importante et fort intéressante correspondance avec Malcolm de Chazal. Nous y avons appris que le poète avait donné des conseils pratiques concernant notamment l'habitat : " Le temps coule moins vite dans le vert que dans le jaune et dans le rouge. La journée passe plus rapidement dans une chambre rouge que dans un salon jaune et dans un salon jaune que dans un boudoir vert ", écrivait-il. Ces remarques préfigurent, nous semble-t-il, les applications des recherches chronométriques sur les effets des couleurs non visibles.

MALCOLM DE CHAZAL A ÉDIFIÉ UNE COSMOGONIE DE L’INVISIBLE

" La régénération du corps par des exercices sensoriels doit faire découvrir un espace spirituel." (Malcolm de Chazal)

En outre, les expériences du poète l'ont amené à pressentir des possibilités méconnues comme celles des doigts " qui voient la nuit comme des chats [même si] nous n'en sommes pas conscients ". Ainsi Malcolm de Chazai édifia-t-il toute " une cosmogonie de l'invisible " que le développement actuel des techniques permet d'explorer sur un plan scientifique. Nos yeux en effet ne perçoivent qu'une partie limitée du spectre électromagnétique, et les couleurs et les formes que nous voyons ne sont que des interprétations, par notre cerveau, de ces radiations lumineuses. Et le poète de poursuivre: " Cependant, même invisibles, des radiations nous enveloppent de toutes parts et il serait étonnant qu'elles restent sans influence sur notre comportement... " Or des recherches menées depuis plus d'une vingtaine d'années, aux Etats-Unis, mais surtout en Russie et en France, montrent que " la peau est le révélateur " de ces radiations invisibles. Elles seraient situées, selon une hypothèse de la physique, dans l'infrarouge lointain.
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La sensibilité dermo-optique est " la capacité de l'homme de réagir à des surfaces colorées, dissimulées à sa vue ", même si le sujet s'en trouve à quelque distance ou s'il est dans l'obscurité. Ces interactions entre l'organisme et l'environnement sont mesurées et enregistrées par des appareils de laboratoire. Certains sujets parviennent à prendre conscience des impressions induites dans leurs mains situées au-dessus de surfaces colorées non visibles. Ils les expriment par des comparaisons avec celles d'autres sens ; ainsi telle couleur est ressentie plus chaude, ou plus lourde, ou plus rugueuse qu'une autre... Certaines de ces synesthésies sont analogues à celles décrites par Malcolm de Chazal. L’expérimentateur note ces associations et, après de nombreux essais dans les mêmes conditions, la probabilité de leurs répétitions est évaluée par des analyses statistiques.

AU-DELÀ DE LA PHYSIQUE ET DE LA PHYSIOLOGIE, UNE MÉTAPHYSIQUE EXPÉRIMENTALE

Cette recherche pluridisciplinaire en est encore à son début mais déjà des applications, concernant la pédagogie et la décoration d'appartements ou de lieux de travail, s'en dégagent. Malcolm de Chazal avait remarqué que les couleurs - visibles - faisaient varier les impressions sur le déroulement, plus ou moins rapide, du temps. Les expériences de Pr. A. Novomeysky avec des enfants d'écoles primaires de l'Oural ont montré que leur activité motrice ou mentale s’accélérait ou se ralentissait selon les couleurs - non visibles - des surfaces des tables sur lesquelles étaient placés leurs cahiers d'écriture ou de calcul. En ce qui concerne l'habitat, d'autres recherches, menées en Russie comme en France, ont montré l'importance du choix des couleurs des murs, du sol, selon l'éclairage. Au jour, les effets des interactions de l'organisme avec l'environnement sont analogues à ceux des couleurs visibles: le rouge excite, le vert calme, etc... mais le soir et la nuit les effets s'inversent sous l'influence d'un éclairage incandescent ou de l'obscurité. On admettra toutefois en conclusion que, si les recherches actuelles sur la sensibilité dermo-optique impliquent des lois de la physique et de la physiologie, pour Malcolm de Chazal elle signifiait, sur un tout autre plan, la découverte d'une métaphysique expérimentale : " la régénération du corps par des exercices sensoriels doit faire découvrir un espace spirituel. "

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Yvonne Duplessis est docteur ès Lettres. Elle préside le Centre d'information de la Couleur (CIC) qui édite la revue " Couleur " (secrétariat : 58, avenue Lacassagne, 69003 Lyon).
e-mail:infocouleur@creatic.fr - web : www.creatic.fr/cic

Yvonne Duplessis a notamment publié:
" Le Surréalisme " (Que saisie, PUF, 1950, actuellement 16eme édition)
" La vision parapsychologique des couleurs " (Editions Epi, 1974, épuisé)
" Une science nouvelle : la dermo-optique " (Éditions du Rocher, 1996)
"L’Aspect expérimental du surréalisme " (Éditions JMG, 1998).

Bibliographie

Sarane Alexandrian: préface à Ma Révolution de Malcolm de Chazal (Le Temps qu'il fait, Cognac, 1965).
Laurent Beaufils: Malcolm de Chazal (La Différence, Paris, 1995).

(1) De Jules Romains, investigateur scientifique et non encore romancier, on lira La Vision rétinienne et le sens paroptique, Gallimard, Paris, 1920, réédité en 1964). Le 2 mars 1971, Jules Romains écrivait à Yvonne Duplessis : " L’indifférence manifestée à l'égard de mes travaux par les savants officiels a été une des grosses déceptions de ma vie. "
(2) Cf. article d'Yvonne Duplessis dans le " Dossier H " consacré à René Daumal (L’Âge d'Homme, Paris, 1993). réalité.

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